C'est la question qu'on me pose le plus souvent. Chaque oiseau porte une lecture différente, et les traditions ne disent pas toutes la même chose. Je précise à chaque fois d'où vient ce que je rapporte, et je dis lesquelles de ces plumes passent vraiment entre mes mains.
Plume d'aigle
Chez les peuples des Grandes Plaines, c'est la plume la plus haute : force, courage, lien avec le monde spirituel. Elle ne se portait pas, elle se méritait, acte par acte, et une coiffe complète se lisait comme une biographie. Aux États-Unis, sa détention est encore aujourd'hui encadrée par la loi et réservée aux membres des tribus reconnues.
Je la réserve aux pièces que je veux brutes. Pour Racines du silence, j'ai écarté la pintade, trop douce pour ce que la pièce devait dire, et j'ai choisi l'aigle.
Plume de hibou
Sagesse, intuition, clairvoyance : c'est la lecture qui revient le plus souvent. Dans la fabrication traditionnelle des attrape-rêves ojibwe, la plume de hibou était associée à la sagesse et au féminin, et on la destinait aux berceaux des filles, quand celle d'aigle allait aux garçons.
Je ne travaille pas la plume de hibou. Le hibou, je le noue : une forme en corde de coton, deux perles de bois pour les yeux, et il se reconnaît immédiatement.
Plume de chouette
Le français sépare le hibou de la chouette (les aigrettes sur la tête du premier), mais les traditions qui nous sont rapportées ne font pas cette distinction : elles parlent d'un oiseau de nuit, qui voit ce que les autres ne voient pas. La lecture est donc la même : sagesse, intuition, perception de l'invisible. Dans plusieurs traditions d'Amérique du Nord, l'oiseau de nuit est aussi un annonciateur de mort, et cette face du symbole est rarement mentionnée.
Je n'en utilise pas. Quand une pièce demande ce registre nocturne, je passe par la couleur plutôt que par l'espèce.
Plume de corbeau
Transformation, protection, passage entre les mondes. Sur la côte nord-ouest du Pacifique, le Corbeau n'est pas un symbole mais un personnage : un créateur farceur, celui qui vole la lumière et la donne aux hommes. Ailleurs, sa couleur l'a surtout fait associer au mauvais présage, ce qui en dit plus long sur ceux qui le racontent que sur l'oiseau.
Je n'ai jamais travaillé la plume de corbeau. Pour un registre sombre, je passe par des plumes de coq teintées : dans Souffle d'ombre, c'est ce qui donne à la pièce sa part de mystère.
Plume de pie
C'est l'une des recherches qui m'amènent le plus de monde, et je préfère être franche : la pie n'appartient pas aux traditions amérindiennes dont je m'inspire. Ce qu'on lui prête vient d'ailleurs. Le folklore européen en a fait une voleuse d'objets brillants et une bavarde, au point qu'elle a donné son nom à un opéra de Rossini. En Chine, c'est l'inverse : on la dit annonciatrice de bonnes nouvelles. Son plumage noir et blanc a fait le reste : deux couleurs opposées sur le même oiseau, et chacun y a lu ce qu'il voulait.
Je n'utilise pas de plumes de pie. Quand je cherche ce contraste du noir et du blanc, je l'obtiens avec la pintade, mouchetée de blanc régulier sur gris sombre.
Plume de faisan
Élégance, beauté, présence : c'est ce qu'on lui associe le plus souvent. Le faisan doré, avec ses longues plumes rayées, est celui qui se remarque le plus dans une composition, et il n'a pas besoin de teinture pour cela.
C'est l'une des trois espèces que je travaille le plus, avec l'oie et la pintade. Je la choisis quand une pièce a besoin d'une ligne longue, qui descend et qui bouge au moindre courant d'air.
Plume de faucon
Vision et rapidité d'esprit. Là où l'aigle porte la hauteur, le faucon porte la précision : c'est l'oiseau qui voit de loin et qui décide vite.
Je n'en utilise pas. C'est une plume courte et rigide, qui ne fait pas ce que je cherche quand une plume doit descendre et se laisser porter par l'air.
Plume de paon
Elle ne vient pas des traditions amérindiennes : le paon est un oiseau d'Asie du Sud, lié dans l'hindouisme à Krishna et à Kartikeya. L'ocelle au bout de la plume a nourri le reste des lectures : la mythologie grecque y a placé les yeux d'Argos, et l'Europe en a fait tour à tour un signe de royauté et de vanité.
Je l'ai utilisée une seule fois, pour le masque Vision : ses bleu-verts reprenaient exactement les couleurs de la terre cuite, et je n'ai rien ajouté d'autre. C'est aussi la plus difficile à assortir, parce qu'elle est iridescente : elle change selon l'angle et selon la lumière.
Plume de pintade
La pintade n'a pas de symbolique rapportée dans les traditions amérindiennes : c'est un oiseau d'Afrique de l'Ouest. Sa plume est pourtant l'une des plus reconnaissables qui soit, gris sombre mouchetée de blanc régulier, et c'est ce motif qui la fait choisir plutôt qu'un sens.
C'est ma plume de la douceur. Pour Douceur d'âme, tout est dit dans le nom de la pièce. Sous la Lune blanche, elle apporte le seul mouvement d'une composition restée presque minérale.
Plume d'oie
Voyage, communication, transmission du savoir : l'oie est l'oiseau qui part, qui revient, et qui vole en formation. En Europe, c'est aussi la plume de l'écriture pendant plus de mille ans, ce qui rejoint la même idée par un autre chemin.
C'est ma plume de fond, celle que j'utilise le plus souvent sans qu'on la remarque. Elle est souple, elle se laisse teinter, elle tient dans le temps. On la trouve sous la patte d'ours, sous les loups pyrogravés, dans Feu sacré.
Plume de coq
Le coq n'appartient pas non plus à ces traditions : il est européen et asiatique, emblème de la France, oiseau qui annonce le jour et qu'on a posé en girouette au sommet des clochers pour veiller. Sa plume est longue, nervurée, et elle prend très bien la teinture.
C'est celle que j'utilise quand je veux de la couleur sans peindre. Dans Chemin sacré, les plumes de coq ne tombent pas vers le bas : elles ceignent le pourtour et forment comme un halo.